Les controverses littéraires (3/9) : Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire

En partenariat avec RetroNews, le site d’archives de presse de la Bibliothèque Nationale de France, nous vous proposons, tout l’été, un cycle d’articles consacrés aux grandes controverses littéraires.le feuilleton de l'été_les fleurs du mal

Après un premier article consacré à Hernani de Victor Hugo, puis un autre sur Indiana, le roman de George Sand, nous vous proposons de rester encore dans le XIXe siècle pour un article consacré cette fois-ci aux Fleurs du mal de Charles Baudelaire.

Il est peu d’élèves, aujourd’hui en France, qui ne doivent pas lire, apprendre ou étudier un poème des Fleurs du mal, le recueil de Charles Baudelaire. Il est même quelques établissements scolaires qui portent le nom du poète, dix-huit actuellement pour être précis, ce qui est certes moins impressionnant que pour George Sand ou Victor Hugo qui ont respectivement donné leur nom à 103 et 365 établissements, mais le fait qu’il y en ait ne serait-ce qu’un peut être interprété comme un retournement de situation improbable. Révérée au XXIème siècle, l’oeuvre de Baudelaire fut en 1857 jugée si scandaleuse qu’elle fut l’objet d’un retentissant procès aboutissant à une sévère censure du contenu du recueil. Comment expliquer ce revirement ? Que reprochait-on exactement à Baudelaire et à ses poèmes ?

Le traducteur d’Edgar Allan Poe

charlesbaudelaire

Quand Charles Baudelaire publie ses Fleurs du mal le 25 juin 1857, il n’est pas un poète tout à fait un inconnu même si le grand public le connait encore mal. Cinq ans plus tôt, alors qu’il n’a que 31 ans, le journal satirique Le journal pour rire le présente au milieu d’autres jeunes auteurs, comme l’un des plus prometteurs de sa génération. L’auteur de l’article déclare ainsi :  « Il est le meilleur et le plus sûr de sa route ». Le journaliste pressent tout de même les nombreux obstacles à venir : « Très difficile à éditer d’ailleurs, parce qu’il appelle dans ses vers le bon Dieu imbécile« . A noter par ailleurs que son caractère semble déjà irriter les critiques qui ont pu le côtoyer : « jeune poète nerveux, bilieux, irritable et irritant et souvent complètement désagréable dans la vie privée. »

A cette époque, Charles Baudelaire gagne sa vie en tant que critique d’art et journaliste. Dès 1845, il a publié plusieurs essais sur l’art appréciés des critiques ainsi que des traductions de l’oeuvre d’Edgar Allan Poe. Fasciné par la vie et l’oeuvre de l’auteur du Corbeau, Baudelaire publie également une biographie de ce dernier dans la Revue de paris. Ce travail remarqué autour de l’oeuvre d’un écrivain et poète américain alors largement méconnu aussi bien en France qu’aux Etats-Unis, permet non seulement au public de découvrir Allan Poe mais également Baudelaire, de plus en plus cité par les critiques :

Les connaissances de Baudelaire ainsi que son style sont remarqués, que ce soit dans Le Siècle ou Le Figaro :

L’accueil est quoi qu’il en soit très positif. Même les critiques goûtant peu aux récits de Poe louent tout de même le style de Baudelaire et ses riches explications :

Si ses traductions ne souffrent d’aucune critique, ses poèmes vont en revanche soulever une véritable tempête médiatique.

Un poète attendu au tournant

Baudelaire par Courbet
Charles Baudelaire par le peintre Courbet daté de 1840 (même si les historiens de l’art pensent qu’il a en fait été réalisé en 1847).

Au delà de ses traductions de Poe, Baudelaire en 1857 est connu pour quelques poèmes parus dans différents journaux et revues, poèmes que l’on retrouve en partie dans les Fleurs du Mal et qui ont séduit un certain nombre de lecteurs. Dès 1855, Louis Goudall dans Le Figaro publie une critique, assassine – mais nous reviendrons sur ce point un peu plus tard -, dans laquelle l’auteur revient sur la stature de Baudelaire dans les milieux littéraires, alors même que ce dernier n’a pas encore publié son oeuvre :

Le poète cache-t-il ses textes pour créer le mystère, voire un certain engouement ? Pour Le Constitutionnel, « Il a suffi, dans ce temps de publicité effrénée, aux poésies de M. Charles Baudelaire, de rester en portefeuille pour se faire une réputation. »

La publication du recueil est quoi qu’il est soit très attendue.

Parmi les premiers à recevoir et critiquer le livre, Le Figaro n’y va pas de main morte. Le 4 novembre 1855, Louis Goudall tourne donc le poète en ridicule, pensant que la farce a assez duré, qu’il est temps que les gens se rendent compte que « Baudelaire est d’une « indigence navrante » :

Sur six colonnes qui tiennent sur près de deux pages, le journaliste analyse les vers « prétentieux » de Baudelaire et pense que la réputation du poète, entretenue depuis quelques années auprès d’un petit cercle d’amateurs est en train de s’effondrer, que « sa réputation et son talent se brisèrent en mille pièces » lors de la publication de ses poèmes. Le journaliste défie d’ailleurs la postérité « d’en retrouver un morceau ».

C’est une véritable attaque en règle du poète, et la première bataille d’une longue guerre entre le poète et Le Figaro. Si ce n’est pas encore le coup le plus terrible, Baudelaire doit subir d’autres critiques négatives dans les pages du journal. En 1856, un portrait pour le moins méprisant du poète est publié dans le journal, le comparant à un croquemitaine littéraire qui « emploie les niaiseries du mystère et de l’horreur pour étonner le public » :

C’est bien sous les traits d’un « croquemitaine » que les frères Goncourt dressent également le portrait du poète en 1857 :

Baudelaire soupe aujourd’hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de femme — et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d’acier, et une élocution visant à la précision ornée d’un Saint-Just et l’attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d’avoir outragé les mœurs dans ses vers.

Le coup de grâce intervient le 5 juillet 1857 par la plume acide de Gustave Bourdin. S’en prenant au poète aussi bien qu’à son cercle d’individus dont « la vanité, en le saluant Dieu ou à peu près, faisait une assez bonne spéculation. » La critique, violente, est sans appel :

Le 12 juillet 1857, rebelote dans le journal d’Hippolyte de Villemessant, qui avait pourtant pris fait et cause pour Hernani de Victor Hugo, démontrant un refus de rester obstinément dans les carcans du classicisme. Si le romantisme de Victor Hugo avait trouvé grâce à leurs yeux, il n’en pas de même pour la poésie moderne de Baudelaire :

Les critiques ne sont cependant pas unanimes. Victor Hugo loue Les Fleurs du mal. « Vous avez créé un frisson nouveau » écrit le chef de fil des romantiques au poète avec qui il entretient une relation épistolaire. Un cercle de proches parmi lesquels Jules Barbey d’Aurevilly ou Sainte-Beuve entend défendre le poète, ils ne sont que peu entendus et la situation devient intenable pour Baudelaire, qui sombre dans la dépression.

Alors que s’annonce en août un procès pour « outrage à la moralité publique et aux bonnes moeurs », Jules Barbey d’Aurevilly écrit un long article dans lequel il loue les grandes qualités du poète :

Esprit d’une laborieuse recherche, l’auteur des Fleurs du mal est un retors en littérature, et son talent, qui est incontestable, travaillé, ouvragé, compliqué avec une patience de Chinois, est lui-même une fleur du mal venue dans les serres chaudes d’une Décadence.

Le papier est cependant refusé par le journal Le Pays et Baudelaire perd son procès. Il est condamné à 300 francs d’amandes et doit retirer six poèmes  du recueil (Le Léthé, Les Bijoux, A celle qui est trop gaie, l’une des deux Femmes damnées, Lesbos, et les métamorphoses du vampire.). Il est à noter que c’est l’avocat impérial Pinard qui a soutenu la prévention. C’est ce même personnage quifut également à l’oeuvre pour condamner Gustave Flaubert et sa Madame Bovary (nous y reviendrons la semaine prochaine).

Il faut attendre l’année 1949, soit près de cent ans plus tard pour que le recueil retrouve sa forme d’origine.

Entre temps, les critiques continuent de s’écharper à propos de Baudelaire et de ses Fleurs du mal. Dans le Constitutionnel, Sainte-Beuve publie en 1862 un élogieux portrait du poète lorsque celui-ci frappe à la porte -par provocation ?- de l’Académie Française. Le papier retient les esprits et est considéré par certains comme l’un des meilleurs papiers du critique :

Se moquant de cette présentation de Baudelaire à l’Académie, Le Journal Amusant imagine le poète victorieux dans sa demande en 1901 et en profite pour faire un portrait ingrat de celui-ci :

A la mort du poète le 31 août 1867, Le Figaro fait écho du faible nombre de personnes présentes à l’enterrement :

La forte influence du poète sur une génération d’auteurs permet à son oeuvre de rester cependant très vive et de ne pas disparaître des radars littéraires. En 1887, le journaliste E. Lepelletier revient dans le journal conservateur L’écho de Paris sur l’effet de Baudelaire sur sa génération :

Un peu plus tôt, en 1883, Théodore de Banville prend la plume dans Gil Blas pour montrer le génie de Baudelaire aux critiques qui ne l’auraient pas compris et insiste sur la renommée grandissante du poète à mesure que sont rééditées ses Fleurs du mal :

Dans le Figaro également, Georges Rodenbach revient en 1892 sur le culte de Baudelaire auprès des jeunes écrivains alors que plusieurs hommages littéraires se succèdent :

Si Baudelaire ne fut pas accepté à l’Académie Française, il reste pour de plus en plus d’écrivains, un « Immortel » :

Les Fleurs du mal aujourd’hui

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Avec une note moyenne de 4,22/5, Les Fleurs du mal est une oeuvre dont il est difficile aujourd’hui de trouver une critique négative. « Chef d’oeuvre éternel », « sublime » , « incontournable », « unique », les mots ne manquent pas aux lecteurs pour qualifier le recueil.

C’est également l’ouvrage de poésie le plus populaire sur Babelio et le seul parmi les 20 ouvrages les plus populaires sur le site, tous genres confondus:

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Avec plus de 400 critiques cumulées sur son oeuvre, il devance en popularité Arthur Rimbaud dont l’oeuvre a été l’objet de 118 critiques ou Paul Verlaine dont l’oeuvre a été critiquée 112 fois. Même les poètes les plus récents ne peuvent rivaliser. L’oeuvre de Louis Aragon cumule un peu plus de 150 critiques et celle d’Yves Bonnefoy 53. Certains critiques pensaient que Baudelaire serait moqué par la postérité. Ils en ont visiblement pour leur frais.

Nombreux sont les lecteurs qui ont découvert le recueil en cours de français, que ce soit au collège ou au lycée. Si l’on aurait pu réduire l’oeuvre à une lecture scolaire, comme c’est le cas pour certains classiques, Les Fleurs du mal ont au contraire accompagné leur vie :

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Aucun lecteur ne se plaint d’une quelconque morale profanée ni de déviance inadmissible. Les vers ne sont pas jugés obscures ou mal écrits. Nulle prétention dans la prose de l’auteur n’est révélée. C’est la beauté mystérieuse des vers qui est unaniment saluée. La mélancolie du livre mais aussi sa luminosité parle encore aux lecteurs du XXIe siècle, quel que soit leur âge :

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Honnis par une certaine critique, condamnées, censurées, puis enseignées à l’école et vénérées par de nombreux lecteurs, Les Fleurs du mal ont eu une vie mouvementée mais ces fleurs là ne se sont jamais fanées.

La semaine prochaine nous nous intéresserons à une autre oeuvre controversée, Madame Bovary de Gustave Flaubert.