LES CONTROVERSES LITTÉRAIRES (9/9) : L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence

En partenariat avec RetroNews, le site d’archives de presse de la Bibliothèque Nationale de France, nous vous proposons, tout l’été, un cycle d’articles consacrés aux grandes controverses littéraires.

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Le nom de l’écrivain D.H. Lawrence semble à jamais associé à celui de son héroïne, la sulfureuse Lady Chatterley. Publié en Angleterre plus d’une trentaine d’années après sa mort, L’Amant de Lady Chatterley provoqua, des deux côtés de la manche mais également dans à peu près tous les pays où il fut publié, des débats enflammés à propos de la littérature, de la morale et, bien sûr, de la censure. Le livre ne fut pas interdit en France et fit la gloire posthume de son auteur mais les critiques furent sévères. Ce roman tient-il de la pornographie ? La littérature peut-elle tout se permettre ?

Une découverte posthume

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C’est après la mort de D.H. Lawrence en 1930, que le public français découvre véritablement l’oeuvre de l’écrivain anglais. Certains de ses poèmes ont certes été confidentiellement publiés dans des revues françaises mais aucun de ses romans et nouvelles n’ont traversé la manche avant la toute fin des années 1920 alors que D.H. Lawrence, tuberculeux, voyage dans le sud de la France et en Italie.
Les lecteurs lettrés s’informant de la littérature anglaise contemporaine à travers un article de la Nouvelle Revue Française signé T.S. Eliot ont peu de chance en 1927 d’avoir une très bonne opinion de lui, T.S. Eliot jugeant les romans de D.H. Lawrence « mal écrits » et « manquant de légèreté ».
Les mentions de l’auteur dans la presse sont par ailleurs très rares. Les premiers articles substantiels arrivent en 1929 avec, déjà, un parfum de scandale puisque de nombreux journaux indiquent que la presse anglaise refuse de publier un de ses derniers ouvrages. Le Journal des débats politiques et littéraires ne mentionne pas le titre du livre :

Le journal L’Intransigeant est un peu plus précis, il s’agit de L’amant de Lady Chatterley. L’interdiction de vente en Angleterre, note le journal, semble avoir un impact positif sur les ventes dans les autres pays où il est vendu, sans plus de précisions. Il faut noter qu’en Angleterre, ce n’est qu’en 1932, dans une version expurgée, que paraît confidentiellement le livre. Il est cependant disponible en Italie :

On lit encore peu de réactions à ce roman en France : son oeuvre est peu connue même si l’écrivain jouit tout de même d’une réputation, disons, « particulière ». L’Européen, qui écrit une brève critique de ses nouvelles, classe ses dernières dans la catégorie des « Sex novels » :

Cet angle est repris et approfondi par le Figaro qui publie un article élogieux sur ce « poète qui écrit des romans » sur « les thèmes les plus scabreux » :

Dans les pages de l’Intransigeant, c’est la « moralité tombée en lambeaux » de l’auteur que déplore GK Chesterton :

Dans les colonnes de L’Homme libre, L’amant de Lady Chatterley, que les journalistes n’ont pas encore lu, « doit être l’expression entière de la doctrine érotique » :

A sa mort, les journalistes reviennent presque tous sur sa faible réputation en France mais insistent sur son talent et son aura en Grande-Bretagne :

Dans les pages du Figaro, Jacques-Émile Blanche s’indigne de ne toujours pas pouvoir trouver en 1930 d’autres traductions françaises de ses œuvres que celle de son recueil Chère, ô chère Angleterre :

Peut-être Jacques-Émile Blanche a-t-il été ravi de la traduction en 1931 du Serpent à plumes de l’auteur. Les critiques dans la presse sont cependant mitigées. Le livre est ainsi jugé « un peu fumeux » par l’Intransigeant :

Le Figaro le trouve quant à lui « touffu » :

Ce n’est que fin 1931, début 1932 que le nom de l’auteur est sur toutes les lèvres. Les journaux annoncent en grandes pompes la traduction d’un roman « si attendu » : L’amant de Lady Chatterley

Une Lady Chatterley au cœur des débats

Le 27 janvier 1932, le roman de l’auteur anglais est le « livre de la semaine » de Paris-soir. Le journal critique déjà les « considérations morales » qui entourent le roman et qui en font un « ouvrage érotique ». Il s’agit pourtant pour le journal, d’un « beau poème romanesque de l’amour charnel »:

La sortie du roman occulte celle, concomitante, d’un autre de ses romans, Amants et fils. Il s’agit pour Le Figaro de deux romans « indispensables à la connaissance du roman anglais contemporain » :

Le journal Le Populaire est moins impressionné. Le critique reproche à l’auteur anglais son sujet ainsi que ses mots trop « crus » :

Le journal publie cependant quelque temps plus tard un article plus favorable à l’écrivain anglais :
« on le tenait pour un pornographe : en réalité c’était un mystique religieux, dont le mysticisme s’attachait au corps »

Dans la foulée du Populaire, les débats font de plus en plus rage autour du roman et de son auteur, chacun devant avoir son avis. Dans Je suis partout, Robert Brasillach réfute l’idée que le livre soit obscène même si rien dans le roman ne trouve grâce à ses yeux : « Ce qu’il faut dire surtout et répéter, c’est que ce livre n’est ni obscène ni profond, ni horrible, ni admirable. Il est puéril et ennuyeux… ».

Cette critique est reprise dans l’Intransigeant et dans Le Figaro qui approuvent, plus ou moins.

Les débats envahissent également les colonnes du magazine féminin La Femme de France. Après qu’une lectrice ait qualifié le livre d’« idiot », une autre prend la défense du livre et de la moralité de l’auteur : « Quelques Abeilles [autres lectrices] se sont indignées. Pourtant ont-elles trouvé dans cet ouvrage la moindre perversité ? D.H. Lawrence y défend la bonne, la nécessaire, la normale sensualité. »

Les réactions et réponses des « Abeilles » se multiplient pendant l’année 1932 et perdurent jusqu’en 1933.

Les lecteurs se manifestent aussi au Figaro. Dans les pages du journal, l’auteur est peut-être un bon romancier mais un piètre idéologue :

L’intransigeant, décidément très intéressé par le sort du roman, rend compte du succès public du livre tout en notant que celui-ci joue peut-être en défaveur du reste de l’oeuvre de D.H. Lawrence :

Au centre des débats se trouve naturellement l’Amant de Lady Chatterley mais également, peu de temps après la sortie de celui-ci en France, un essai de son auteur intitulé Une défense de Lady Chatterley. Avant de mourir, l’écrivain a en effet pris soin de répondre à quelques critiques qui avaient pris son livre pour cible.
Pour les critiques les plus hostiles comme Le populaire, cet essai aggrave le cas de l’écrivain : « On se prend à regretter que l’auteur de l’Amant de Lady Chatterley ait eu l’idée de justifier son livre. Il a cru le grandir. J’ai peur qu’il n’ait fait rejaillir sur lui un peu du ridicule de sa mystique » :

Les avis sont tellement tranchés que des conférences et des débats ont lieu à Paris sur le thème : « Pour ou contre L’Amant de Lady Chatterley ? »

La publication puis le succès de ce roman poussent les éditeurs français à traduire intégralement l’oeuvre de l’auteur en France. Ils sont cependant attendus au tournant. Provoqueront-ils autant de débats et de polémiques que L’Amant de Lady Chatterley ?

Les livres publiés en France sont désormais présentés comme l’oeuvre de l’auteur de L’Amant de Lady Chatterley, preuve du succès du roman :

De même, la réputation de l’auteur imprègne ses livres qui paraissent ultérieurement. Le Journal des Débats politiques et littéraires note qu’il est difficile de parler de son oeuvre en faisant abstraction de son aura sulfureuse obtenue à l’issue de la publication de L’Amant de Lady Chatterley :

Si le livre a provoqué plusieurs débats et polémiques, il n’est pas censuré en France. Qu’en est-il en Angleterre ?

Une redéfinition de la censure ?

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En Angleterre, il faut attendre les années 1960 pour que paraisse intégralement le roman de D.H. Lawrence. Avant cette date, la publication du livre est purement interdite, son éditeur Martin Secker se contentant en 1930 de publier une version expurgée des scènes les plus polémiques rendant la compréhension du livre et des intentions de l’auteur difficiles.

La censure concerne à la fois le livre et les potentielles adaptations du roman en film. L’annonce de l’adaptation du livre par une société américaine provoque ainsi quelques remous et inquiète les Français. Le film devant en partie être tourné en Angleterre, les censeurs annoncent que le film ne pourra reprendre le titre du roman et qu’ils auront un droit de regard sur ce qui aura été tourné :

Il faut attendre 1960 pour que le roman soit enfin publié dans sa version intégrale, au prix cependant d’un procès qui est l’objet de toute les attentions. En 1959 en effet, le parlement anglais introduit un « Obscene Publications Act ». Ce texte permet d’assouplir la loi dans la mesure ou c’est l’intégralité d’un texte qui est jugé et non les passages qui posent problèmes, ceci afin de pouvoir véritablement s’attaquer à la pornographie et non à des oeuvres purement littéraires. L’intention de l’auteur est ainsi entendue, le caractère littéraire potentiellement pris en compte, ce qui n’était pas véritablement possible auparavant. Le procès contre le roman de D.H. Lawrence est ainsi un test grandeur nature : la loi va-t-elle permettre à la littérature de s’émanciper de la censure ?

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Lorsque le livre sort en 1960 par la maison d’édition Penguin, la publication est immédiatement attaquée pour « obscénité ». Le juge Mervyn Griffith-Jones s’adresse ainsi aux jurés : « souhaiteriez-vous que vos fils et vos filles, vos épouses et vos domestiques lisent ce livre ? ». Le juge reconnait par ailleurs les qualités littéraires de l’ouvrage mais celles-ci ne peuvent masquer l’obscénité du langage et la promulgation par l’auteur de relations adultérines.
Les avocats de la maison d’édition réfutent ces accusations d’obscénité et font d’ailleurs appel à un évêque. Pour ce dernier, les scènes de sexe doivent être prises dans le contexte général du roman qui fait de « la relation sexuelle quelque chose de profondément sacré ». Si l’auteur n’est certainement pas chrétien, l’évêque ne voit pas pourquoi les chrétiens ne pourraient pas le lire.
Le sociologue et historien Richard Hoggart est également invité par la défense pour donner son avis sur la valeur littéraire du livre. Hoggart défend notamment l’usage du mot « fuck » sciemment employé par D.H. Lawrence dans le texte original.

Photo : PA Wire
Photo : PA Wire

Le jury donne finalement raison à la défense. Ce jugement est une date importante pour la culture en Angleterre, désormais « libérée » du poids de la censure morale. L’épée de Damoclès suspendue au dessus des auteurs en fonction des mots qu’ils choisissent d’utiliser disparaît. Le poète et écrivain Philip Larkin résume à sa façon le procès et les conséquences de son verdict :

« On a commencé à faire l’amour
En 1963
Entre la fin de la « censure Chatterley »
Et le premier disque des Beatles »

Le procès est encore regardé par la presse anglaise comme celui « qui a libéré l’Angleterre ». Pour le Guardian, aucun autre procès n’a eu autant d’impact dans la société anglaise.

Si la France a été épargnée de quelconque censure, ce n’est pas le cas de nombreux autres pays.
En Australie, non seulement le roman mais également un ouvrage relatant le procès anglais furent interdits de circulation. Il faut également attendre les années 1960 pour que la publication du livre soit autorisée au Canada et aux Etats-Unis.
Au Japon comme en Inde, des procès pour obscénité ont eu lieu mais dans les deux cas ce sont les éditeurs qui ont été reconnus coupables, contrairement au procès anglais.

Le roman aujourd’hui

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L’ouvrage est présent dans des listes sur les classiques de l’érotisme , les classiques anglais du XXe siècle, voire, les plus grandes histoires d’amour. Il est également cité dans la liste des 200 meilleurs livres du XXe siècle, dans un sondage réalisé par le journal Le Monde.

Signe de l’importance du roman dans son oeuvre, près de 70% des critiques de DH Lawrence concernent en fait ce seul roman.
L’ouvrage est pour certains, « l’histoire d’une double transgression » qui fait en partie son intérêt et qui explique la censure :
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Il est intéressant de noter que le livre reste ancré, pour certains lecteurs ayant aimé ou pas le livre, dans une forme d’érotisme :

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Le livre dépasse la simple transgression et ce caractère trop « simpliste » pour poser des questions fondamentales et pertinentes sur l’évolution de la société  :

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Certains ne comprennent pas pourquoi l’oeuvre a pu être un jour interdite :

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Et vous, avez-vous lu ce roman ? Ou d’autres de D.H. lawrence ? Qu’en avez-vous pensé ? Venez partager votre opinion !

C’était le dernier article de notre dossier consacré aux controverses littéraires. On vous invite à les découvrir ici  !

2 thoughts on “LES CONTROVERSES LITTÉRAIRES (9/9) : L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence

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