Les controverses littéraires (7/9) : Une vie et Bel-Ami de Guy de Maupassant

En partenariat avec RetroNews, le site d’archives de presse de la Bibliothèque Nationale de France, nous vous proposons, tout l’été, un cycle d’articles consacrés aux grandes controverses littéraires.

le feuilleton de l'été_bel ami

Bel-Ami, le second roman de Guy de Maupassant n’a pas été l’objet de censures ni de procès retentissants. L’ouvrage est pourtant de ceux qui ont profondément agité les débats littéraires et moraux du XIXe siècle. En mettant en scène un personnage de journaliste aussi manipulateur et moralement ambigu que Georges Duroy, Guy de Maupassant ne jouait-il pas avec le feu des critiques ? Qu’ a pensé le public de ses aventures ?

 

Un nouvelliste reconnu

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Si Bel-Ami n’est que le second roman de l’auteur, ce dernier est déjà un auteur considérablement apprécié. Ses histoires courtes, ses contes mais aussi ses articles publiés dans Le Figaro ou Gil Blas sont lues et appréciées.

Maupassant fait une entrée fracassante dans la littérature avec sa nouvelle Boule de suif, publiée dans un recueil de nouvelles collectif intitulé Les Soirées de Médan. Le nom alors méconnu de Maupassant côtoie ceux plus célèbres d’ Émile Zola, l’instigateur du recueil, de Paul Alexis ou encore J.-K. Huysmans. La nouvelle de Maupassant est un coup d’éclat qui éclipse, momentanément tout du moins, les autres nouvelles du recueil. Gustave Flaubert, qui prend le jeune écrivain sous son aile, est ébloui :

Il me tarde de vous dire que je considère ‘’Boule de suif’’ comme un chef-d’œuvre de composition, de comique et d’observation. C’est bien original de conception, entièrement bien construit et d’un excellent style. Le paysage et les personnages se voient, et la psychologie est forte. Oui, jeune homme ! Ni plus ni moins, cela est d’un maître.

L’action de chacune des nouvelles du recueil se déroule pendant la guerre franco-prussienne. Le traitement de cette guerre par ces écrivains naturalistes -soit Zola qui aurait réunit ses disciples- déplaît à certaines critiques qui trouvent que le tout manque singulièrement de patriotisme :

La nouvelle, « ce chef-d’oeuvre », est quoiqu’il en soit particulièrement remarquée et l’auteur, qui publie la même année un recueil de poésie intitulé Des Vers sort immédiatement de l’obscurité :

La rapidité avec laquelle Guy de Maupassant s’est fait un nom est largement commentée dans la presse :

La voie est toute tracée pour l’auteur qui multiplie les nouvelles dans la presse. 
La maison Tellier
 est le premier recueil de ses nouvelles à être publié en librairie. Il connait un succès considérable dès sa sortie en 1881. Comparé à son « maître » Gustave Flaubert, Guy de Maupassant est l’objet de critiques encourageantes comme dans le journal Le XIXème Siècle  même si le chroniqueur reproche à Maupassant le choix de ses sujets :

Auteur prolifique, Guy de Maupassant ne cesse de publier des nouvelles. Son second recueil, Mademoiselle Fifi, est publié un an plus tard, en Belgique d’abord mais avec le même succès :

Rebelote l’année suivante avec la publication, en librairie, d’un nouveau recueil intitulé Les contes de la Bécasse. Les publications se succèdent, les succès également si l’on en croit les articles de journaux :

De 1881 à 1885, année de la publication de Bel-Ami, c’est presque deux à trois ouvrages de Maupassant qui sont publiés chaque année. Il est régulièrement placé au « premier rang des écrivains modernes » que ce soit dans Le journal des débats politiques et littéraires, Gil Blas ou Le Temps

Les nouvelles de Maupassant connaissent un succès continue. Qu’en est-il de ses romans ? Connaissent-ils le même succès ?

Un jeune romancier aux prises avec la censure

D’abord publié en feuilleton dans le journal Gil Blas, le premier roman de Maupassant, intitulé Une vie raconte l’histoire cruelle de la vie d’une femme, de sa sortie de couvent jusqu’à sa mort. Il sort en librairie en 1883.

L’insolent succès de Maupassant ne faiblit pas, les critiques dithyrambiques sont encore au rendez-vous :

On apprend cependant, dans les pages du Figaro, qui refuse de prendre partie, qu’Hachette a pris la décision de ne pas vendre le livre dans les gares, pour des motifs « moraux » :

Cette décision inquiète Maupassant qui refuse ce « contrôle moral » imposé à son oeuvre. Il lance immédiatement une pétition, signée par nombre d’écrivains relayée dans de plusieurs journaux :

C’est Georges Clémenceau  qui va défendre l’écrivain devant la Chambre des Députés :

Cette affaire est l’occasion pour de nombreux journalistes et écrivains de défendre l’auteur et ses romans. Ce n’est pas le parti d’ Edmond About, le très influent directeur du XIXe Siècle, qui défend au contraire la maison d’édition Hachette (qui a publié la plupart de ses ouvrages) dans son conflit avec l’auteur :

Le voyageur qui prend Gil Blas [journal dans lequel est publié le roman] avant de monter dans le wagon sait ce qu’il fait ; La jeune femme, la jeune fille, le lycéen qui achèteraient Une vie ne soupçonnerait pas les audaces que l’auteur a renfermées sous ce titre incolore, indifférent, inoffensif.

Pour Le Constitutionnel aussi, qui reprend l’argumentation d’Edmond About, Hachette est dans ses droits :

Ces débats – et particulièrement l’article de Mr About-  poussent Guy de Maupassant à intervenir également et donner son point de vue dans la presse. Il publie une longue lettre dans le Figaro pour convaincre l’opinion et les journalistes de son bon droit et dénoncer « le monopole Hachette » :

Cette censure en réjouit certains comme le journal catholique L’univers qui juge le livre de Maupassant « pornographique » :

Les nuages s’accumulent sur le ciel de Maupassant. L’affaire devient politique, la question du monopole de Hachette pour vendre des livres dans les gares devient centrale.

L’affaire est une première brèche dans le monopole d’Hachette, désormais sur la sellette, mais la requête de Maupassant, Clémenceau et les écrivains qui se sont rangés de leur côté, échouent. Hachette était selon la Chambre dans son bon droit de refuser de vendre le livre :

Détail intéressant, Le Journal des débats politiques et littéraires, Le RappelLe XIXe siècle et  Le Tintamarre reprennent en chœur l’argumentaire du livre qui semble avoir été écrit par l’éditeur ou l’auteur lui-même. Le livre, répètent-ils comme un seul homme, a été écrit pour les femmes :

Guy de Maupassant n’est pas homme à se reposer sur ses lauriers. A peine son premier roman publié et malgré le combat qu’il a mené contre Hachette et la censure, il publie deux ans plus tard un nouveau roman, intitulé Bel-Ami.

Bel Ami

Couverture-Bel-Ami

Maupassant, malgré la censure appliquée dans les gares pour son premier roman Une vie, a continuellement joui d’un grand succès, qu’il soit critique ou commercial. Ses oeuvres sont appréciées et son style admiré.

Bel-Ami représente une certaine fracture avec cette réception quasi-idyllique.

Journaliste lui-même, publiant dans de nombreuses revues comme Le Gaulois pour lequel il part parfois en reportage, comme ici en Afrique, Guy de Maupassant met en scène dans Bel-Ami un journaliste particulièrement retors et arriviste. Un parfait salaud en somme qui navigue dans des sphères journalistiques particulièrement malsaines.

Qu’un auteur apparenté au naturalisme et dont on a vanté la justesse de sa plume autant que la précision de ses observations prenne pour sujet le milieu dans lequel il travaille et comme « héros » un journaliste, il n’en fallait pas plus pour faire de ce livre un ouvrage à la fois autobiographie et à charge envers le journalisme.

La première critique importante de l’ouvrage revient sur le grand talent de l’auteur mais insiste sur les grandes erreurs de son roman et son manque de clairvoyance quant au milieu de la presse :

Le succès est quoi qu’il en soit immédiat :

Certains avis, comme dans les pages de La Justice, sont très positifs. L’auteur salue une étude de « mœurs d’une foudroyante sincérité » :

D’autres, comme dans les colonnes littéraires du Gaulois, sont très négatives. L’auteur de la critique, qui souligne le succès du livre, a trouvé la morale du livre trop répugnante : « Malheureusement, c’est presque toujours l’honneur qui est vaincu » :

Même son de cloche au Rappel, qui trouve dans le roman une observation par trop négative de ses personnages :

C’est au contraire le caractère vicieux des personnages qui a plu aux chroniqueur du XIXe Siècle. Ce dernier comprend néanmoins que le roman puisse en faire « crier » certains. L’auteur fait également écho aux longs débats que suscite l’ouvrage :

Un autre journaliste du XIXe Siècle prend la plume pour défendre le livre. Signe que le livre est sur toutes les lèvres, l’auteur précise avoir « attendu que le succès du livre fût, non pas épuisé mais confirmé par l’empressement du public pour parler de cette oeuvre ». L’auteur, Henry Fouquier réfute l’observation négative du milieu journalistique tout autant que celle de son héros (« Bel-Ami n’est analysé ni physiologiquement ni psychologiquement. Son âme et son tempérament nous échappent ») mais ne cesse de vanter les mérites du roman qu’il qualifie de « pessimiste » plutôt que de « naturaliste » :

Le pessimisme de Maupassant, justement, ainsi que la noirceur de ses personnage sont caricaturés quelques temps plus tard dans les pages de La Caricature :

Le débat faisant rage, les critiques négatives succèdent aux positives. Dans un très long article, un chroniqueur de La Justice entend démonter point par point les « fantaisies » de Maupassant :

Bon an mal an, le livre devient une référence tout comme le personnage de Georges Du Roy qui devient, sinon un modèle de vertu en tout cas un modèle de littérature dont le profil est plus ou moins réutilisé par d’autres écrivains :

Guy de Maupassant était déjà un auteur à succès respecté. La publication de Bel ami et les débats qui ont lieu autour de ce dernier ont tôt fait de le faire accéder à un rang supérieur. Le journaliste réputé et écrivain Octave Mirbeau le salue longuement dans un éloge publié dans les pages du Matin. Ce n’est plus l’auteur de Boule de suif, mais « l’auteur de Bel-Ami » :

A la mort de Maupassant, en juillet 1893, de nombreux écrivains donnent leur avis sur son oeuvre. Pour Huysmans, c’est Bel-Ami son plus beau roman quand Zola a une préférence pour ses nouvelles :

De fait, les nouvelles et les contes restent pour beaucoup le genre dans lequel excellait particulièrement Maupassant. Ses romans occupent ainsi une place très faible dans le numéro spécial de l’Echo de Paris qui lui est entièrement consacré en mars 1893. Ce sont au contraire ses récits les plus courts qui sont mis en valeur, notamment auprès des écrivains nouveaux qui sont interrogés, même si tous, à l’instar de Tristan Bernard n’y goûtent plus guère :

C’est pourtant fréquemment présenté comme « l’auteur de Bel-ami » qu’est évoqué l’auteur dans la presse française après sa mort, que ce soit dans Gil Blas, La Lanterne, Le Journal ou encore Le Figaro.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Son roman Bel-Ami est-il encore lu et quelle place occupe-t-il au sein de son oeuvre ?

Bel-Ami aujourd’hui

Un auteur populaire

Toujours très populaire, Guy de Maupassant est l’un des 10 auteurs les plus lus par les lecteurs de Babelio.
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Avec 18 366 lecteurs et plus de 200 critiques, Bel-Ami est de loin l’oeuvre de Maupassant la plus lue sur Babelio et figure parmi les plus appréciées. C’est le seul ouvrage de l’auteur à faire partie de la liste des 100 livres préférés des Français établie en 2004 par le magazine Lire. Il fait également partie des livres les plus importants de la littérature moderne pour l’éminent critique Cyril Connolly. C’est également l’un des livres les plus populaires du site, de nombreuses places devant Une Vie et Le Horla.

Un roman indémodable

Comment expliquer le succès continu de Maupassant et de son roman Bel-Ami ? Pour certains, cela tient à son caractère indémodable. L’auteur pose dans son livre des questions encore pertinentes aujourd’hui :

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La noirceur des personnages, qui a déplu à bien des critiques au XIXe siècle, est au contraire très appréciée aujourd’hui :

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Le caractère indémodable de l’oeuvre, évoquée plus haut, se voit confirmé par le nombre important d’adaptations cinématographiques de l’oeuvre. De 1919 (!) à 2012 avec l’acteur populaire Robert Pattinson dans le rôle titre, on ne compte plus les films ou téléfilms qui reprennent plus ou moins fidèlement le roman de Maupassant.

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De même, l’expression « Bel-Ami » est restée dans le langage courant pour désigner un arriviste. Le terme est fréquemment utilisé dans la presse pour qualifier telle personnalité ou tel personnage de fiction

Avez-vous vous-même eu l’occasion de prononcer cette expression ? Qu’avez-vous ressenti en lisant ce roman de Maupassant ? Pensez-vous que ce soit son plus réussi ?

La semaine prochaine, nous parlerons d’Oscar Wilde !
En attendant, n’hésitez pas à nous dire ce que vous avez pensé de ce roman de Maupassant et de ce personnage de Bel-Ami qui a fait couler tant d’encre.

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