Les controverses littéraires (6/9) : L’assommoir d’Emile Zola

En partenariat avec RetroNews, le site d’archives de presse de la Bibliothèque Nationale de France, nous vous proposons, tout l’été, un cycle d’articles consacrés aux grandes controverses littéraires.
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De tous les ouvrages polémiques évoqués pour notre feuilleton de l’été, peu de livres auront provoqué autant de débats dans la presse littéraire et politique française que l’Assommoir, le septième volume de la série Les Rougon-Macquart. Peinture « trop noire » et « misérabiliste » du monde ouvrier d’un côté, « pornographie puante » de l’autre, le roman est l’objet, dès sa prépublication dans le journal Le Bien public, de toutes les conversations, l’auteur de toutes les insultes. Même les soutiens les plus anciens, tels Victor Hugo, désavouent Emile Zola.
Le livre est pourtant aujourd’hui considéré comme un classique de la littérature française. Que s’est-il exactement passé lors de la publication du livre ? Que disaient les critiques de l’époque et que disent les lecteurs d’aujourd’hui ?

Le chef de file des naturalistes

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La longue fresque des Rougon-Macquart, qui débute en 1871 avec un premier volume intitulé La Fortune des Rougon, n’est pas la première oeuvre d’Emile Zola. L’auteur est alors déjà connu pour quelques romans ainsi que pour son travail de journaliste littéraire et politique.

Si la publication en feuilleton de son premier roman, La Confession de Claudene suscite pas, en 1866, de remous particuliers et que le journal  L’Événement décide même de stopper en cours de route la publication d’un deuxième roman intitulé Le Vœu d’une morte, il en va tout autrement pour la publication en 1867 de Thérèse Raquin dans lequel l’auteur explore les possibilités du naturalisme, un genre littéraire dont il devient le chef de file.

Emile Zola obtient enfin une reconnaissance littéraire et publique même si cela se fait au prix d’un douloureux baptême de feu. La presse tire en effet à boulets rouges sur cette « littérature des crudités », remplie de « détails ignobles » :

Théorisé par Emile Zola lui-même dans sa préface du livre, le naturalisme fait du romancier « un observateur et un expérimentateur ».  L’idée, pour Zola et un nombre grandissant d’auteurs qui se regroupent autour de lui, est d’utiliser les méthodes des sciences humaines et sociales pour reproduire le plus fidèlement possible la réalité, même dans ses aspects les plus triviaux. Zola en érige les principes dans Le Roman expérimental, paru en 1880 :

Les romanciers naturalistes observent et expérimentent, […] toute leur besogne naît du doute où ils se placent en face des vérités mal connues, des phénomènes inexpliqués, jusqu’à ce qu’une idée expérimentale éveille brusquement un jour leur génie et les pousse à instituer une expérience, pour analyser les faits et s’en rendre les maîtres.

Les attaques envers le livre et ce qui ressemble à la création d’une école littéraire poussent l’auteur non seulement à répondre à ses détracteurs par voie de presse mais également à proposer une préface explicative lors du second tirage de l’ouvrage afin d’éviter tout malentendu quant à ses intentions :

J’avais naïvement cru que ce roman pouvait se passer de préface. Ayant l’habitude de dire tout haut ma pensée, d’appuyer même sur les moindres détails de ce que j’écris, j’espérais être compris et jugé sans explication préalable. Il paraît que je me suis trompé.

Zola se défend de toute « pornographie » ou « obscénité » :

Je me suis trouvé dans le cas de ces peintres qui copient des nudités, sans qu’un seul désir les effleure, et qui restent profondément surpris lorsqu’un critique se déclare scandalisé par les chairs vivantes de leur œuvre. Tant que j’ai écrit Thérèse Raquin, j’ai oublié le monde, je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me donnant tout entier à l’analyse du mécanisme humain, et je vous assure que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n’avaient pour moi rien d’immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises.

En défendant vigoureusement son livre, l’auteur explicite par la même occasion la raison d’être du naturalisme :

On commence, j’espère, à comprendre que mon but a été un but scientifique avant tout. […] J’ai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres.

Zola accepte les critiques, la réception du livre ne lui appartenant plus, mais aurait aimé qu’elle se situe sur le champ littéraire plutôt que moral :

Il était facile, cependant, de comprendre Thérèse Raquin, de se placer sur le terrain de l’observation et de l’analyse, de me montrer mes fautes véritables, sans aller ramasser une poignée de boue et me la jeter à la face au nom de la morale.

Thérèse Raquin ne fait certes pas partie de la tentaculaire fresque des Rougon-Macquart mais on retrouve déjà dans la réception de l’ouvrage, les premières déflagrations d’une guerre entre Emile Zola et la presse littéraire. La publication des Rougon-Macquart, le fleuron des naturalistes, en est la bataille la plus célèbre, et L’Assommoir l’affrontement le plus terrible.

Les Rougon-Macquart

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C’est en 1871 qu’Emile Zola publie le premier volume de sa fresque des Rougon-Macquart. Intitulé La Fortune des Rougon, ce roman dévoile les origines des différentes branches d’une famille censée personnifier « l’époque » et « l’Empire lui-même ». L’oeuvre entière, ambitieuse et déjà prévue dans l’esprit de Zola pour comporter de nombreux volumes consacrés chacun à différents membres d’une même famille, est en partie inspirée de La Comédie humaine de Balzac même si les enjeux diffèrent :

Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule famille, en montrant le jeu de la « race modifiée » par les milieux. Si j’accepte un cadre historique, c’est uniquement pour avoir un milieu qui réagisse ; de même le métier, le lieu de résidence sont des milieux. Ma grande affaire est d’être purement naturaliste, purement physiologiste.

En naturaliste exemplaire, Zola compile de nombreuses informations sur les milieux dont sont issus ses personnages, se rend dans les lieux où ils sont censés vivre, rédige des notes. Ce travail préalable lui permet d’être le plus réaliste possible, de véritablement placer ses personnages dans leur cadre « naturel ».

Quand est publié ce premier roman originel dans le Siècle, la presse semble plutôt favorable :

Le deuxième épisode de la fresque, La Curée, publiée en 1872, connait déjà les affres de la censure puisque l’ouvrage est retiré de la vente ; cela ne soulève alors pas les foules  :

Tout comme ce fut le cas pour Thérèse Raquin, le style employé par Zola dans les Rougon-Macquart est très discuté dans la presse comme dans le journal La République Française :

Le Français lui reproche encore une crudité « malsaine » et « dangereuse » :

Les moqueries quant à l’ « obscénité » de Zola et de son goût pour les choses les plus triviales, voire, les plus vulgaires, culminent en 1873 lors de la publication du Ventre de Paris, troisième volume de sa fresque. La presse s’en donne à cœur joie pour railler ce livre de « haute graisse », cette « symphonie des fromages » :

Le style de l’auteur n’est cependant pas le seul reproche qui lui est adressé, même si au XIXème siècle, parler du style équivaut souvent à parler des moeurs de l’auteur.

Un auteur radical
Parmi les angles d’attaque de la presse à l’encontre de l’oeuvre de Zola, on retrouve en bonne place celui du « radicalisme » supposé de l’auteur, c’est à dire son appartenance à l’aile la plus à gauche des Républicains. Auteur d’articles s’attaquant largement au Second-Empire, l’auteur a pourtant pris soin de séparer littérature et politique dans son oeuvre. En 1881, quelques années avant l’affaire Dreyfus, il prend même exemple sur feu l’écrivain, homme politique et journaliste Émile de Girardin pour expliciter son point de vue sur les liens dangereux qui peuvent exister entre littérature et engagement politique :

 

Son « radicalisme » est quoi qu’il en soit l’une des nombreuses flèches décochées à l’auteur lors des publications successives des romans de sa fresque. A la tête de ce front, l’anti-Républicain Le Gaulois :

On trouve dans ce front Le Français qui publie un article fourvoyant la littérature radicale tout autant que les romans et les articles « immoraux » de Zola qui « oeuvrent contre la société ». En cause, son oeuvre mais aussi un article véhément intitulé « Le lendemain de la crise » publié dans le journal libéral Le Corsaire. L’article provoque un tel émoi dans la presse que Zola cesse sa collaboration avec le journal qui est suspendu peu de temps après. Difficile, dans ces conditions, pour certains journaux, de séparer le dangereux journaliste pamphlétaire qu’est Emile Zola de l’écrivain.

En 1873, pour la publication du Ventre de Paris, Le Figaro reconnait à l’auteur un certain talent, malgré ses idées politiques :

Naturellement, certains journaux plus radicaux se félicitent des ouvrages de Zola, tel Le Tintamarre en 1874 pour la publication de La Conquête de Plassans :

En plus de son « radicalisme », sa haine elle aussi toute supposée, du catholicisme enrage également certaines critiques, comme ceux du Constitutionnel :

Les critiques sur le style, la morale, les idées de l’auteur sont nombreuses, polarisées, et si La Faute de l’abbé Mouret connait un certain succès qui dépasse les espérances du journal Le Siècle dans lequel il est publié,  ce n’est qu’en 1877 lors de la publication du septième volume des Rougon que le véritable scandale arrive et que Zola connait enfin le succès.

Un Assommoir comme une déflagration

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Les nombreuses critiques qui avaient pu toucher les différents récits de Zola se focalisent en 1876 et redoublent d’ardeur sur une seule cible, sorte d’apothéose de l’oeuvre de Zola qui concentre et amplifie tout ce que qu’ils ont reproché à l’auteur. Certains trouvaient Thérese Raquin pornographique ? Ils en auront pour leurs frais avec l’Assommoir, « un concentré de nudités, de trivialités, de vulgarités ». Zola a peut-être entendu les critiques et leur a concédé des préfaces explicatives lors des secondes éditions de ses oeuvres mais il n’a rien concédé sur son art. Le roman « raconte le drame de la vie populaire » avec ses vices et notamment l’alcool.

Les premières critiques du roman sont unanimes, le parfum du scandale de plus en plus entêtant :

Politique, style, vulgarité, tout y passe dans un déluge de critique qui s’abat sur l’oeuvre à partir de 1876. La forme, la grossièreté, se fait l’écho du fond, la vulgarité. Petit florilège :

Dans Le Figaro, il est question de « tendances malsaines » :

Même si le journal, quelques semaines plus tard revient sur l’ouvrage, non pour défendre l’ouvrage mais lui concéder la justesse de sa vision sur la classe ouvrière :

Le Soleil parle de « vulgarité » et de « grossièreté » :


Pour le Constitutionnel, le livre n’est que « saleté élevée au rang de sublime ».

Pour Le Gaulois « jamais on n’a tant remué de pourriture et si vilainement ». L’auteur parle de « scandale sans excuse »:

La Gazette de France parle du succès de Zola, provoqué par ce scandale. C’est que l’oeuvre, au milieu de tout ce bruit, fait la fortune de l’auteur. Le roman se vend et son nom est sur toutes les lèvres :

L’oeuvre devient pour certaines critiques comme celles de La Comédie, une référence du mauvais goût :

Le scandale est tel que Le Bien public qui publiait le roman en feuilleton décide d’arrêter sa collaboration avec l’écrivain qui trouve cependant le salut avec La République des lettres qui publie les pages déjà parues et les suivantes, inédites. L’ouvrage est ensuite publié en roman en 1877 avec une préface dans laquelle Zola tente de s’expliquer. Il va jusqu’à parler de L’assommoir comme du « plus chaste de ses romans », et d’un roman qui « dit la vérité », celle du peuple :

Que les critiques habituées à juger de la sorte Zola continuent à le pourfendre, passe encore. Après tout, ce n’est pas la première fois qu’il est accusé de « pornographie ». En revanche, alors que l’auteur était associé au radicalisme et avait donc les honneurs d’une presse située à gauche de l’échiquier politique, certains journalistes de cette presse se retournent étonnamment et violemment contre Zola. Ils lui reproche de jeter l’opprobre sur une classe sociale déjà défavorisée. Le roman est pour le journal radical Le petit Parisien une arme maladroitement donnée aux conservateurs :

Victor Hugo lui-même, qui avait apprécié le premier volume des Rougon-Macquart et l’avait fait savoir à Zola, condamne cette oeuvre  :

Que l’on ne m’objecte pas que tout cela est vrai, que cela se passe ainsi. Je le sais, je suis descendu dans toutes ces misères, mais je ne veux pas qu’on les donne en spectacle. Vous n’en avez pas le droit, vous n’avez pas le droit de nudité sur le malheur.

Les attaques des radicaux envers Zola en amusent certains comme Le Constitutionnel. Ces derniers remarquent que les journaux radicaux ne se plaignaient pas quand Zola s’attaquait sans mesure aux autres classes sociales que les ouvriers :

 

Attaquée de tous les côtés, comment le feuilleton a-t-il pu survivre à ce lynchage ?

Naissance d’un chef-d’oeuvre

En plein milieu de la bataille, certains auteurs et journalistes prennent la défense de Zola. Encore proche des naturalistes qu’il ne fréquente cependant pas immédiatement, Husymans, écrivain et critique littéraire, publie en 1876 dans L’Actualitéune longue critique du livre, très positive et dans laquelle il revient sur sa réception :

Où trouver dans les romans d’aujourd’hui, où, dans ceux d’autrefois, une page aussi émue, aussi poignante, que celle où cette brute de Bijard va frapper Lalie qui se meurt ? Allez, adressez-vous aux écrivains qui ont pour spécialité d’attendrir les femmes et vous verrez si tout l’arsenal de leurs émotions ne s’effondrera point à côté de la simplicité douloureuse de Zola. Je n’ai jamais pu lire, pour mon compte, les quelques paroles étranglées de Lalie sans que les larmes me soient montées aux yeux, et une immense pitié m’a toujours serré la gorge, alors que j’ai relu ce passage déchirant où Gervaise, traquée par la faim, se traîne dans la rue comme une bête en peine et où Gouj et, son amant platonique, le seul homme qu’elle ait vraiment aimé, la ramasse quand elle s’offre à lui et la fait manger, tandis qu’elle s’affaisse, défaillante de honte, dans sa chambre. L’épisode du père Bru qui lui demande un sou, au moment où elle va le solliciter avec son refrain de misère : Monsieur, écoutez donc, atteint une grandeur toute shakespearienne. L’homme qui a écrit ces pages est un grand écrivain.

Après le déluge de critiques assassines lors de la parution du feuilleton en 1876, les critiques positives se multiplient en 1877 :

Le Tintamarre publie une critique élogieuse :

Un article du Petit Journal rend compte de l’atmosphère littéraire, exceptionnellement tendue entre défenseurs de l’oeuvre et ses pourfendeurs :

Le Journal Amusant se  fait également l’écho de cette furieuse agitation :

Surtout, le succès public de l’oeuvre est également à la hauteur des débats qui l’entourent, comme Le Siècle en témoigne :

Le succès sans commune mesure de l’ouvrage permet enfin à l’auteur d’accéder à la notoriété et de vivre pleinement de sa plume. Zola est maintenant un « auteur à sensation ». Signe de son importance qui dépasse le simple scandale, des conférences sont organisées sur l’oeuvre :

Les rééditions du livre se multiplient, dont certaines illustrées. Le Figaro, ennemi d’hier, certes modéré, en publie des bonnes feuilles, tout en rappelant que malgré les critiques, ils ont toujours soutenu l’auteur :

Peu à peu, le roman de Zola s’impose pour devenir un classique et surtout une référence littéraire, dépassant le cercle naturaliste.

L’Assommoir aujourd’hui

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De tous les romans des Rougon-Macquart, L’Assommoir est le deuxième le plus critiqué sur Babelio mais pas le plus populaire, gloire réservée à Germinal. D’après le magazine Lire, il s’agit du vingtième roman préféré des Français en 2004 (quelques places, toujours, derrière Germinal).

Avec une moyenne de 4,12/5, les lecteurs saluent un chef d’oeuvre de façon quasi unanime. Pour Hanta, « L’auteur dénonce les ravages de l’alcool, la misère de la condition ouvrière parisienne, la violence des hommes, les jalousies et cruautés de l’entourage, la spirale de l’endettement, les milieux malsains où évoluent les enfants qui reproduisent inéluctablement le sort de leurs parents ».

 

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Pour CaroGalmard, il s’agit d’un monument essentiel de la littérature :

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A l’instar de Huysmans quelques siècles auparavant, certains soulignent la tristesse du récit :

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Personne aujourd’hui ne parle de « pornographie », de « crudité ». Le fait que le point de vue soit celui des « pauvres » et des « exclus » est au contraire salué. Pour Rabanne, Zola est ainsi « l’un des meilleurs sociologue de son temps ».
Et vous qu’en avez-vous pensé ? Venez partager votre avis !

La semaine prochaine nous évoquerons Bel Ami de Maupassant.

 

 

4 thoughts on “Les controverses littéraires (6/9) : L’assommoir d’Emile Zola

  • Aurelie

    Roman très sombre… Je l’ai fait avec mes secondes cette année. La plupart portait un regard très critique et sévère sur le personnage de Gervaise.

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  • Au Fil des Plumes

    J’ai découvert L’Assommoir en seconde et par la même occasion Emile Zola. Ce fut le coup de foudre pour cet écrivain talentueux au style si particulier. Comme la plupart des grands génies, il dérange. La série des Rougon Macquart et sans conteste une des plus belles oeuvres de la littérature du 19ème siècle.

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  • Pingback: Les controverses littéraires : notre feuilleton de l’été | Le blog de Babelio

  • Lili Galipette

    Un des plus puissants de la série des Rougon ! Inoubliable !

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