Les controverses littéraires (2/9) : Indiana de George Sand

En partenariat avec RetroNews, le site d’archives de presse de la Bibliothèque Nationale de France, nous vous proposons, tout l’été, un cycle d’articles consacrés aux grandes controverses littéraires.

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Après un article consacré à Hernani de Victor Hugo, nous vous en proposons un nouveau sur Indiana, le premier roman de George Sand.

S’il y a un adjectif qui revient souvent lorsque l’on évoque l’oeuvre ou la vie de George Sand, c’est celui  de « scandaleux ». Ce fut pourtant la première femme écrivain française à vivre de sa plume. Elle a dû prendre un nom d’homme pour s’imposer dans un milieu littéraire tout à la fois machiste et jaloux. Mais en appelant incessamment au scandale, ce milieu n’a-t-il pas participé au succès de son oeuvre ?

Les articles de presse sont issus du site RetroNews.

Un nom d’homme

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Ce n’est pas sous le nom de George Sand qu’est publié le premier roman de l’auteur, intitulé Rose et Blanche. Ce n’est pas non plus sous son nom de jeune fille -George Sand est née Amantine Aurore Lucile Dupin- qu’il parait, ni sous le nom de son mari, Dudevant. Rose et Blanche a en réalité été écrit à quatre mains. On retrouve celles de George Sand, certes, mais aussi celles de Jules Sandeau, son amant. C’est donc sous le nom de J. Sand qu’est publiée cette oeuvre ainsi que de nombreuses nouvelles écrites également en collaboration avec Jules Sandeau et qui paraissent dans différents journaux comme Le Figaro ou La Revue de Paris tout au long de l’année 1931.

Publié en cinq tomes à partir de 1831, Rose et Blanche est pourtant bel et bien la première oeuvre majeure de l’auteur. Les réactions à ce roman qui évoque le destin de jeunes femmes, l’une comédienne et l’autre religieuse, sont excellentes, comme en témoigne celle-ci du Figaro :

C’est l’année suivante, en 1832, pour la publication de son roman Indiana que l’écrivain prend définitivement, comme nom de plume, celui de George Sand, sans grande conviction toutefois :


« Le nom que je devais mettre sur des couvertures imprimées ne me préoccupa guère. En tout état de choses, j’avais résolu de garder l’anonyme. Un premier ouvrage fut ébauché par moi, refait en entier ensuite par Jules Sandeau, à qui Delatouche fit le nom de Jules Sand. Cet ouvrage amena un autre éditeur qui demanda un autre roman sous le même pseudonyme. J’avais écrit Indiana à Nohant, je voulus le donner sous le pseudonyme demandé ; mais Jules Sandeau, par modestie, ne voulut pas accepter la paternité d’un livre auquel il était complètement étranger. Cela ne faisait pas le compte de l’éditeur. Le nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme s’était bien écoulé, on tenait essentiellement à le conserver. Delatouche, consulté, trancha la question par un compromis : Sand resterait intact et je prendrais un autre prénom qui ne servirait qu’à moi. Je pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme de Berrichon. Jules et George, inconnus au public, passeraient pour frères ou cousins. »


Un début flamboyant


C’est par le roman Indiana que George Sand débute véritablement sa carrière littéraire. Indiana est le nom d’une jeune créole qui se lasse de son mari autoritaire sans pour autant succomber aux charmes du séducteur Raymon de Ramière, qui la courtise inlassablement. Le roman a toutes les caractéristiques d’une oeuvre féministe. Voici comment George Sand parle elle-même du récit et de ses intentions :
« J’ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société. »
 L’accueil réservé à Indiana est quasi-unanime. Le livre marque immédiatement l’esprit des journalistes et écrivains. Le journal des débats politiques ou littéraires annonce qu’ils reparleront de ce livre -pressentant, peut-être, qu’il fera date ou qu’il mérite tout du moins qu’on le critique en de plus épaisses colonnes que dans ce bref article  :

Ils tiennent promesse trois mois plus tard avec un article ne cessant de vanter, sur une page entière, les mérites et les talents de l’auteur :

Le Constitutionnel est également conquis :

On remarque dans la critique du Journal des débats politiques et littéraires, que la question du sexe de l’auteur est abordée. Il ne fait pas mystère au journaliste que derrière le prénom masculin de l’auteur se cache une femme :

Le Figaro, par la voix probable d’ Henri de Latouche, qui lui avait permis de publier ses premiers écrits dans le journal, émet aussi un avis particulièrement chaleureux :

Les rééditions s’enchaînent et les critiques continuent d’encenser le livre, à tel point que Sainte-Beuve, alors peut-être le critique le plus influent du moment, apporte lui aussi sa pièce à l’édifice en octobre 1832 en commentant non seulement le livre, favorablement, mais également son grand succès, qu’il estime mérité :

« On peut parler d’Indiana, quoiqu’il y ait déjà un certain nombre de semaines que le livre ait produit son effet et qu’il ait recueilli presque partout en abondance son contingent d’articles et d’éloges, son nombre d’acheteurs et de lecteurs, en un mot tout ce qui constitue la vogue. Indiana n’est pas seulement un livre de vogue ; son succès n’est pas en grande partie dû à une surprise longtemps ménagée, à une complaisante duperie du public, à l’appât d’un nom gonflé de faveur, aux amorces habiles d’un titre bizarre ou mystérieux, promené, six mois à l’avance, de l’élégant catalogue en vélin aux couvertures beurre frais des nouveaux chefs-d’œuvre : la veille du jour où Indiana a paru, personne ne s’en inquiétait par le monde ; d’insinuantes annonces n’avaient pas encore prévenu les amateurs de se hâter pour avoir, les premiers, un jugement à mettre en circulation ; la seconde édition n’était probablement pas toute satinée et brochée avant la première ; bref, Indiana a fait son premier pas naïvement, simplement, sous un nom d’auteur peu connu jusqu’ici et suspect même d’en cacher un autre moins connu encore. »

Si George Sand ne pouvait rêver meilleur accueil pour son premier véritable roman, les choses commencent rapidement à prendre une tournure plus curieuse dans les mois et années qui suivent la parution d’Indiana et de autres romans.

Un style de femme ?

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Dans la critique globalement positive de Sainte-Beuve, qui date de 1932, un oeil moderne ne manquerait pas de soulever quelques considérations machistes. L’oeuvre n’est pas comparée aux grands romans écrits par des hommes mais par ceux rédigés par des femmes. Alors qu’il s’attaque à la dernière partie du livre, moins convaincante selon lui, voici ce qu’il dit :

« Indiana, par ce manque d’ensemble et, pour ainsi dire, de continuité, se trouve au-dessous de quelques romans de moindre dimension, et peut-être aussi de moindre portée, qu’on doit à la plume de femmes célèbres : Eugène de Rothelin, Valérie, comme œuvres, sont autrement complets et harmonieux dans leur simplicité. Indiana rappelle davantage Delphine [Note : de Madame de Staël], à laquelle je ne la trouve pas de bien loin inférieure, et qui, dans son étendue, offre également des disparates de composition. »

S’il faut juger le livre, il faut le juger en tant que livre écrit par une femme. Un peu plus loin dans sa critique, Sainte-Beuve, estime que nul homme n’aurait pu écrire ce roman et analyser aussi finement les tracas sentimentaux de l’héroïne qu’une femme :

«  Comme l’auteur de Delphine, l’auteur d’Indiana, assure-t-on, est une femme : ainsi le nom qui se trouve au titre du livre n’y serait que comme le nom de Segrais en tête des romans de Mme de La Fayette, comme le nom de Pont-de-Vesle en tête de ceux de Mme de Tencin. On se complaît et on se confirme dans cette supposition en avançant dans la lecture. Si en effet quelques traits de style et de pinceau, aux endroits particulièrement descriptifs et littéraires, dénotent plus de fermeté et d’habitude qu’il n’est naturel d’en accorder à une femme toute seule, dans un premier essai d’aussi longue haleine, une foule d’observations fines et profondes, de nuances intérieures, de sensations progressives ; l’analyse du cœur d’Indiana, de ses flétrissants ennuis, de son attente morne, fiévreuse et désespérée, pauvre esclave ! puis sa flamme rapide, son naïf et irrésistible abandon, son attache soudaine et forcenée ; le caractère de Raymon surtout, ce caractère décevant, mis au jour et dévoilé en détail dans son misérable égoïsme, comme jamais homme, fût-il un Raymon, n’eût pu s’en rendre compte et ne l’eût osé dire ; une certaine amertume, une ironie mal déguisée contre la morale sociale et les iniquités de l’opinion, qui laisse entrevoir qu’on n’y a pas échappé ; tout, selon nous, dans cette production déchirante, justifie le soupçon qui a circulé, et en fait une lecture doublement romanesque, et par l’intérêt du récit en lui-même, et par je ne sais quelle identité mystérieuse et vivante que derrière ce récit le lecteur invinciblement suppose. »

La question du sexe de l’auteur est largement commentée et une une fois la vérité découverte, abondamment moquée. On reproche à George Sand sa proximité avec les écrivains mâles mais aussi ses manières d’homme. En 1836, le quotidien monarchiste Le Siècle, qui l’appelle Mme Dudevent et ne place son nom d’auteur qu’entre parenthèses, s’étonne de son « affranchissement » :

 En 1936 encore, le Figaro, qui ne compte définitivement plus parmi ses soutiens, voit dans ses habitudes et sa volonté de garder son nom d’auteur, comme un outrage aux bonnes mœurs :

« Pourquoi fumez-vous » interroge le journal, qui poursuit un peu plus loin : « pourquoi vous obstinez-vous à vous habiller en homme ? ».

En 1838, c’est un Figaro particulièrement misogyne qui s’attaque à George Sand. Elle serait « remontée comme une panthère », Son Indiana aurait été -naturellement- « écrit par son mari » et ne ferait en tout et pour tout que de raconter « l’histoire de ses chagrins domestiques ». La critique se conclut sur ce commentaire :

« Nous avons de nombreux regrets à donner à toutes ces aberrations d’un talent qui aurait pu intéresser le public à ses oeuvres, si la femme s’était contentée d’être femme. »

Vous pouvez retrouver l’intégralité de cet incroyable témoignage de l’ambiance littéraire du XIXe siècle ci-dessous :

Les hommes du monde littéraire du XIXe siècle ne manquent pas de commenter la vie et les oeuvres de George Sand. Charles Baudelaire lui-même n’a jamais une insulte de trop pour qualifier le style de George Sand. Dans Mon coeur mis à nu, son ouvrage posthume, on retrouve ainsi ces mots :

« Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde ; elle a dans les idées morales la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues. »

Pour Chateaubriand, qui a tout de même apprécié Indiana,  le succès de George Sand ne vient pas forcément des qualités de son oeuvre mais de la curiosité du public à lire l’oeuvre d’une femme :

« Peut-être les ouvrages de madame Sand doivent-ils une partie de leur effet à ce qu’ils sont d’une femme ; supposez-les le travail d’un homme, l’attrait de curiosité disparaît. » 

Les reproches ainsi adressées à George Sand ne cachent-ils pas cependant des critiques plus profondes ? Emile Zola lui-même, dans ses articles, trouve les romans de George Sand dangereux pour les lecteurs et les lectrices :

« Mettez les romans de George Sand dans les mains d’un jeune homme ou d’une femme. Ils en sortiront frissonnants […] il est à craindre que la vie ne les blesse ensuite […]. Ces livres ouvrent le pays des chimères, au bout duquel il y a une culbute fatale dans la réalité. Les femmes, après une pareille lecture, se déclareront incomprises, comme les héroïnes qu’elles admirent […] Combien de femmes ont trompé leurs maris avec le héros du dernier roman qu’elles avaient lu ! »

L’attaque contre la morale

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Si l’on reproche à George Sand son comportement parfois qualifié d’ « hermaphrodite« , c’est que de nombreuses critiques pensent que cela cache un dessein contraire à la morale et aux bonnes mœurs. Le Journal des débats politiques et littéraires voit dans le roman Le secrétaire intime, une condamnation sans réserve de l’institution du mariage traditionnel :

 

Il ne fait d’ailleurs aucun doute pour le journal que les romans de George Sand ont un véritable but politique et que le mariage a toujours été sa cible principale :

En 1836, La Gazette de France parle même des ouvrages de Georges (sic) Sand comme des protestations contre la société :

Pour ce journal, George Sand est coupable de « germer des colères dans le cœur de ses lecteurs ». Son oeuvre est d’ailleurs, pour l’auteur de la critique, une véritable attaque contre la chrétienté :

Pour le Figaro, George Sand sème consciemment la « haine du mariage » et « sème l’adultère dans les cœurs » :

Si l’oeuvre de Sand est autant attaquée par les « garants de la morale » et les écrivains de sexe masculin, c’est que l’auteur connait un succès publique considérable et représente un courant féministe qui prend en ce XIXe siècle une certaine ampleur avec les publications de nombreux ouvrages revendicatifs, comme Idées anti-proudhoniennes sur l’amour, la femme et le mariage de Juliette Adam ou Appel au peuple sur l’affranchissement de la femme publié en 1833 par Claire Démar. Si de nombreuses personnalités littéraires sont virulentes envers George Sand, c’est peut-être par ce qu’elles se sentent menacées.

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L’engagement politique de George Sand, plus véhément à partir des années 1840, est également pointé du doigt par de nombreuses critiques. Très intéressée par les thèmes développés par le Comte de Saint-Simon qui prône une société plus juste, George Sand est attaquée par de nombreux journaux pour cette apparente proximité :

Ses idées politiques, « utopistes », sont dénoncées par plusieurs journaux comme, une nouvelle fois, Le Figaro :

George Sand se défend pourtant d’être une « saint-simonienne » même si elle apprécie certaines idées de Saint-Simon, que l’on retrouve dans son premier roman Indiana  :

« Je n’étais pas saint-simonienne, je ne l’ai jamais été, bien que j’aie eu des vraies sympathies pour quelques idées et quelques personnes de cette secte… J’écrivis donc ce livre sous l’empire d’une émotion et non d’un système. »

Les critiques sur son oeuvre, ses engagements, son style, ses « allures d’homme », sa vie privée continuent inlassablement, de la publication d’Indiana à son décès. Malgré toutes ses critiques,  son oeuvre connait toujours un immense succès public et compte sur le soutien de nombreux écrivains tels que Victor Hugo ou Gustave Flaubert.

Indiana et George Sand aujourd’hui

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Débarrassée du contexte politique et social du XIXe, comment est reçue l’oeuvre de George Sand aujourd’hui ?

Si Indiana n’est pas le roman le plus populaire de George Sand, cet honneur revenant à La mare au diable, il fait partie, pour les lecteurs, des oeuvres majeures de l’auteur.

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Pour Farinet7 comme pour la plupart des lecteurs,  le livre les a incités à réfléchir aux rapports passés mais également actuels entre les hommes et les femmes, signe que George Sand, n’a peut-être pas remporté son « combat » mais a réussi son pari de décrire, dans son livre les souffrances imposées aux femmes. La lectrice Eve-Yeshe a apprécié le récit autant que le portrait sans complaisance que l’auteur dresse de son époque : « On ressent le combat politique de George Sand. Elle décrit très bien la société de l’époque, la place qu’y tenaient les femmes; sans complaisance, féministe dirait-on de nos jours, elle n’a pas la langue dans sa poche et dénonce les préjugés, les convenances, l’éducation. » L’engagement de George Sand n’est pas passé inaperçu non plus pour PiertyM. Il écrit dans sa critique « On retrouve  cette soif de George Sand de rendre la femme indépendante de toutes les limites que lui imposent la société… ».

La femme sera-t-une éternelle victime ? C’est l’une des questions que pose le livre selon IreneAdler :

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On remarque que les critiques d’aujourd’hui sont de fait plutôt en phase avec celles, mêmes les plus virulentes, du XIXe siècle. Ils s’accordent sur la portée politique et féministe de l’oeuvre même si cette portée est vue naturellement avec bien plus de bienveillance aujourd’hui. Pour certains, le tollé qu’à provoqué le roman au XIXe participe à son statut de chef d’oeuvre :

Franck

Le roman est-il également pour vous un chef d’oeuvre ? Qu’avez-vous apprécié dans ce roman ?

Bonus : Pour en savoir plus sur George Sand et son oeuvre, on vous a concocté une petite vidéo, à retrouver sur notre chaîne Youtube :

Le semaine prochaine nous nous attaquerons aux Fleurs du mal de Charles Baudelaire.

6 thoughts on “Les controverses littéraires (2/9) : Indiana de George Sand

  • Lectures Gourmandes

    Un roman que je dois lire ! Merci pour cet article très instructif 🙂

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  • DENIS NUNEZ

    Faites le quiz indiana
    https://www.babelio.com/quiz/28203/Indiana

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    • admin5895

      Merci pour ce quiz Denis ! 80% (mais étant l’auteur de ce dossier, j’aurais dû avoir 100% 😉 )

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  • Pingback: LES CONTROVERSES LITTÉRAIRES (2/9) : INDIANA DE GEORGE SAND | Lire dit-elle

  • dedanso

    J’ai beaucoup d’admiration pour la femme, que je connais mieux que l’écrivain. Parmi ses ouvrages de fiction, je n’ai lu que la Mare au Diable et Les Ailes du courage, que j’avais aimé tous deux. J’ai également lu Histoire de ma Vie.

    Cela fait un moment que je me répète de lire un autre de ses ouvrages : je commencerai par Indiana pour faire écho à votre travail ! 😉

    Dossiers très instructifs; vivement Baudelaire et ses Fleurs du Mal !

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    • Babelio

      Merci beaucoup pour votre message Dedanso 🙂
      Bibalice

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