Les controverses littéraires (1/9) : Hernani de Victor Hugo

En partenariat avec RetroNews, le site d’archives de presse de la Bibliothèque Nationale de France, nous vous proposons, tout l’été, un cycle d’articles consacrés aux grandes controverses littéraires.

De la pièce de théâtre Hernani, présentée au public en 1830 par un jeune Victor Hugo au roman L’amant de Lady Chatterley de l’écrivain britannique D.H. Lawrence, c’est près d’un siècle de scandales, d’articles de presse assassins ou au contraire de louanges enflammées que nous vous proposons de retracer à travers ce cycle.

Les articles de presse sont issus du site RetroNews.

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Hernani de Victor Hugo

A tout seigneur, tout honneur. C’est la pièce Hernani qui ouvre le bal de nos articles consacrés aux plus grandes controverses littéraires françaises.

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La représentation de la pièce de Victor Hugo fut tellement chaotique, ses partisans et détracteurs si nombreux -et si bruyants- de chaque côté que c’est en des termes guerriers que l’on parle de la réception initiale de Hernani, comme si se jouait sur scène et pour les nombreux spectateurs autre chose que le « simple » destin tragique d’Hernani, le héro amoureux de Doña Sol qui donne son nom à la pièce. De fait, l’immense succès de celle-ci, malgré les attaques féroces de ses adversaires dans la presse et lors de ses représentations, consacre le théâtre romantique. Une « bataille » comme acte fondateur du romantisme en France ? Victor Hugo et ses fidèles n’auraient pu rêver plus beau récit.

Les coulisses

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La bataille d’Hernani ne commence pas tout à fait lors de la première représentation de la pièce le 25 février 1830. Victor Hugo d’un côté, ses adversaire de l’autre, fourbissent leurs armes bien en amont. Hugo, dans la préface de sa pièce Cromwell, écrite à 25 ans, pourfend le théâtre classique et ses nombreuses règles stériles et étouffantes pour défendre sa vision du drame romantique placé sous l’égide du maître Shakespeare :

« Nous voici parvenus à la sommité poétique des temps modernes. Shakespeare, c’est le Drame ; et le drame, qui fond sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie, le drame est le caractère propre de la troisième époque de poésie, de la littérature actuelle.»

Cette préface est l’occasion, quelques années avant la première représentation de Hernani de lancer le débat autour du romantisme, notamment dans la presse comme ici à La gazette de France, un débat dans lequel les auteurs et critiques classiques entendent bien jouer les premiers rôles afin de contenir cette jeune garde d’auteurs un peu trop fougueux :

Peut-être Victor Hugo a-t-il lu sérieusement l’auteur de cette critique parue dans ce journal créé par Théophraste Renaudot qui demande aux auteurs romantiques de « donner des ouvrages : un succès sera le meilleur des arguments. Jusqu’ici au moins, ces messieurs n’ont pas encore relevé le gant ».

Avant de relever le sien et de présenter Hernani pour tenter d’infléchir, peut-être, les critiques les plus hostiles, Hugo avait cependant travaillé en juin 1829 sur une autre pièce, Marion de Lorme, qui devait être le premier drame romantique joué sur les planches du Théâtre-Français. C’était compter sans les censeurs, premiers ennemis de l’auteur, qui interdirent toute représentation de la pièce. Les motifs ? l’intrigue même, litigieuse car mettant en scène un bouffon plus intelligent que le roi Louis X, une situation inacceptable pour l’actuel roi, Charles X, se sentant menacé -il est d’ailleurs renversé en 1830, année de la représentation de Hernani. Des entretiens avec les ministres de Charles X ou avec le Roi lui-même ne changèrent rien malgré le soutien d’une large partie de la presse, comme le Figaro qui trouve la censure aussi ridicule qu’infâme :

C’est donc à l’écriture d’une autre pièce que dut rapidement se consacrer Victor Hugo qui décida de situer l’action de celle-ci hors de France sans toutefois atténuer son ton politique. Le Figaro voit dans la célérité de l’auteur comme un pied de nez à la censure. La pièce est quoi qu’il en soit acceptée à l’unanimité par la Comédie Française, l’un des rares théâtres à jouer des pièces dramatiques.

Si le comité ne trouva aucun élément dans la pièce justifiant une quelconque censure, Le Journal des débats politiques et littéraires, un journal conservateur mais de plus en plus libéral face à Charles X, accuse cependant les censeurs d’avoir fait fuiter des extraits « travestis » afin de la ridiculiser et de l’affaiblir. La tension monte d’un cran et ni la presse ni le public ne peuvent cacher leur impatience à découvrir un événement dont tout le monde parle. Après quelques retards qui ne manquent pas de mettre le feu aux poudres, la première est fixée au 25 février 1830. Le Drapeau blanc, journal conservateur et royaliste joue (faussement ?) l’apaisement mais se fait l’écho des passions qui entourent la pièce et l’opposition entre deux camps devenus irréconciliables.

Qu’attendre de la première représentation ? La police fut en tout cas aux aguets et les deux camps au rendez-vous aux portes du théâtre…

Les premières représentations

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La représentation de Hernani par Albert Besnard

Se sachant attendu au tournant et redoutant un public hostile dans la salle, Victor Hugo fit venir ses amis et partisans dont Gérard de Nerval ou Théophile Gautier qui tira quelques années plus tard un récit enflammé -et probablement exagéré- de cette première pour en faire l’acte fondateur du romantisme en France. Reste que si les contempteurs furent nombreux ce jour-là pour siffler la pièce, ils furent vite étouffés par les applaudissements du public, très largement acquis à la cause de Victor Hugo et du romantisme. Aucune échauffourée n’eut lieu comme certains le craignaient… ou l’espéraient.

Voici le récit mesuré du Journal des débats politiques et littéraires :

La critique du Figaro est également très positive et souligne la joie du public :

Le Constitutionnel, alors premier quotidien français, est quant à lui très réservé quant aux qualités réelles de la pièce. Si le public a adoré, c’est qu’il était, insinue en tout cas l’auteur de l’article, presque exclusivement composé des amis de Hugo :

Les critiques sont en tout cas dans les premiers soirs majoritairement positives tant de la part du public qui vient tous les soirs applaudir la pièce et son auteur que de la presse très favorable, à tel point que Le drapeau blanc, commente avec ironie le succès de Hernani qui ne laisse d’alternative que de louer, avec un brin trop d’emphase, son auteur :

Si les premières représentations sont des succès pour Hugo et tendent à prouver que le romantisme s’imposa d’emblée sans de trop grandes résistances, les représentations suivantes furent plus compliquées.

Une bataille au long cours

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Ce n’est pas le succès de Hernani en 1830 qui poussa Théophile Gautier, romantique convaincu, à faire le récit épique de la représentation de la pièce dans ses articles pour le journal La Presse, articles repris et retravaillés par la suite dans son Histoire du romantisme qu’il peaufina jusqu’à sa mort (ses dernières lignes, inachevées, furent d’ailleurs une nouvelle fois consacrées à Hernani). C’est au contraire un certain silence, puis une hostilité grandissante qui entouraient les différentes représentations de la pièce qui le poussa à raconter la grande « bataille » qui eut lieu quelques années auparavant.

Témoin de la « première », Sainte-Beuve écrit à un ami qu’en effet, une fois passée la ferveur des premiers jours, la réception de la pièce en mars fut plus hostile :

« Nous voici ce soir à la septième d’Hernani, et la chose commence à devenir claire, elle ne l’a pas toujours été. Les trois premières représentations, soutenues par les amis et le public romantique se sont très bien passées ; la quatrième a été orageuse, quoique la victoire soit restée aux bravos ; la cinquième, mi-bien, mi-mal ; les cabaleurs assez contenus ; le public, indifférent, assez ricaneur, mais se laissant prendre à la fin. Les recettes sont excellentes, et avec un peu d’aide encore de la part des amis, le cap de Bonne-Espérance est décidément doublé : voilà le bulletin.»

Victor Hugo lui même avait noté une certaine tension lors des représentations de mars (on rappelle que la première date fut seulement le 25 février) :

« Le public siffle tous les soirs tous les vers ; c’est un rare vacarme, le parterre hue, les loges éclatent de rire.» 

Les acteurs souffrent eux aussi de la réception tumultueuse de février à juin. C’est l’acteur Jean-Bernard Brisebarre dit Joanny qui tient le journal de bord de cette « relation amour-haine » entre la pièce et son public :

« Cette pièce a complètement réussi (25 février) , Une cabale acharnée (3 mars) Encore un peu plus fort… coups de poing… interruption… police… arrestations… cris…bravos… tumulte … foule… (10 mars), Représentation sans scandale où je puis dire avoir bien joué (18 juin). » 

Hernani étant cependant un succès considérable, c’est à la sortie du texte de la pièce que s’attaquent en mars les critiques comme ceux des journaux du Constitutionnel ou Le Globe ci-dessous, reprochant notamment à l’auteur d’impardonnables fautes de langue.

En 1838 pour la reprise de la pièce, c’est un Théophile Gautier armé d’une plume de feu qui s’attache, dans le journal La Presse, à faire revivre la bataille d’Hernani et à montrer son importance dans le paysage littéraire et culturel français. Si Théophile Gautier fut l’un des soldats de cette bataille, il embellit volontiers le récit :

Alexandre Dumas également, toujours dans les colonnes de La Presse, fait du succès d’Hernani une victoire non seulement pour Hugo mais pour tous les auteurs qui cherchent à s’extraire des carcans du classicisme :

En 1867, Théophile Gautier rappelle inlassablement, dans un superbe récit, quelle importance avait eut la première représentation de la pièce, trente-sept ans auparavant :

Tous les écrivains ne se rangent cependant pas du côté de Hugo et ne célèbrent pas Hernani ni ce qu’a pu représenter la bataille si tant est qu’elle ait vraiment eu lieu. Emile Zola par exemple, bien qu’impressionné par Hugo dans sa jeunesse, ne pense pas que la représentation d’Hernani eut l’importance donnée par Théophile Gautier. Ainsi, on peut lire dans Face aux romantiques :

« J’ai dit quelle place Victor Hugo a tenu dans ma jeunesse. Je ne l’ai pas renié ; je crois seulement qu’il est temps de le mettre dans le musée de nos grands écrivains, à côté de Corneille et de Molière. Ses drames seront repris de temps à autre, comme les formules glorieuses de l’art d’une époque. On se souviendra que Hernani a été écrit à vingt-sept ans et qu’il a apporté avec lui toute une évolution littéraire. On admirera éternellement l’éclat de cette poésie. Mais il doit être bien entendu que Hernani n’est pas la borne dernière de notre littérature dramatique, que cette littérature continue à évoluer, qu’une formule plus logique et plus profondément humaine peut succéder à la formule romantique. Les reprises comme celle à laquelle nous venons d’assister, ne signifient rien. […] Pour moi, je résumerai mon opinion en disant que les drames du poète sont du bien mauvais théâtre drapé dans de la bien belle poésie.» 

Malgré leur amitié et une certaine admiration réciproque, Honoré de Balzac n’apprécie nullement la pièce (il goûte de fait très peu le théâtre de l’auteur) et le fait savoir en plusieurs occasions :

« Ce qu’il y a de castillan dans la pièce, c’est une rare accumulation d’invraisemblances, et un profond dédain pour la raison, qui la font ressembler à un drame enfantin de Calderon ou de Lope de Vega.» 

Lors du centenaire de la première représentation de Hernani, de nombreuses voix s’expriment pour réaffirmer l’importance de la pièce ou au contraire la minorer. Dans un long article intitulé « Réflexions sur le centenaire d’Hernani », Claude Berton revient dans La Femme de France sur les nombreuses faiblesses de l’oeuvre tout en insistant, nonobstant celles-ci, sur sa grande importance :

L’hebdomadaire L’Européen consacre une page entière à la pièce et à sa fameuse « bataille » pour en livrer un double récit : un très contrasté, intitulé « Hernani anecdotique » et un autre un peu plus enthousiaste :

Paris-Soir remarque que malgré de nombreuses reprises et célébrations à l’occasion du centenaire de la pièce, il ne reste que peu de traces de celle-ci dans les hauts lieux du théâtre français.

On note que cent ans après la bataille certains se demandent s’il est possible d’écouter le texte débarrassé de ses échos, de le lire sans tenir compte des intentions de l’auteur peut-être obsolètes tant d’années plus tard, alors que le romantisme s’est imposé dans le paysage littéraire et théâtral et que l’influence du texte fut indéniable sur les auteurs des XIXe et XXe siècles. La réponse de Paris-Soir est positive quoique nuancée :

Tous les critiques louent ou tout du moins s’appuient sur le récit sublimé de Théophile Gautier. Peut-être eut-elle lieu à ce moment là, la bataille d’Hernani, dans les semaines, les mois et les années qui ont suivi les représentations initiales de la pièce plutôt que le jour même de la première. Théophile Gautier fait alors office non plus de soldat mais de véritable général en chef, non pas tant de Victor Hugo que du romantisme, qu’il veut voir s’imposer durablement à travers la brèche ouverte par Hernani.

Lire Hernani aujourd’hui

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Peut-on lire aujourd’hui la pièce de Victor Hugo ? Que vaut le texte pour les lecteurs alors que la bataille n’est plus qu’un lointain souvenir littéraire seulement enseigné dans les livres d’Histoire ?

La réponse des lecteurs de Babelio est également nuancée. Lire la pièce ne prend sens pour un lecteur comme Cmpf, qu’en la mettant en relation avec les textes « classiques » et le contexte de l’époque :

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L’interrogation des lecteurs quant à la tenue du « scandale » à la lecture du texte lui-même peut apparaître comme une victoire pour Hugo. C’est bien parce que Hugo et les romantiques ont dynamité le théâtre classique ou tout du moins brisé ses carcans en inspirant de nombreux artistes et dramaturges dans leur sillage que la pièce apparaît aussi inoffensive aujourd’hui.

Il est à noter que les lecteurs sont assez nombreux à la comparer à celles de Shakespeare, modèle revendiqué de Victor Hugo. Il s’agit d’une pièce « hyper-shakespearienne » pour Darkcook mais on est tout de même, pour VincentF, « loin » du maître anglais. Une comparaison pourtant trompeuse car trop facile pour Laura94 :

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Le plaisir de lecture semble cependant toujours là pour la majorité des lecteurs, qu’ils soient très au fait du contexte d’écriture de la pièce ou non :

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Certaines critiques sont négatives mais la note globale est de 3,57 sur 5, soit au niveau des autres pièces de Victor Hugo. La note reste cependant inférieure à celle de ses romans. La note des Les Misérables par exemple, probablement son oeuvre la plus célèbre à travers le monde, culminant même à 4,34 de moyenne. Alors, pour reprendre la critique d’Emile Zola, « les drames du poète sont-ils du bien mauvais théâtre drapé dans de la bien belle poésie » ? Qu’en pensez-vous ?

Bonus : Faut-il parler de Hernani ou d’Hernani ? Le Figaro tente de nous éclairer en 1931 :

La semaine prochaine, nous vous proposerons un article autour d’Indiana de George Sand.

9 thoughts on “Les controverses littéraires (1/9) : Hernani de Victor Hugo

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